La sécurité émotionnelle est une préoccupation parfois explicitée dans les propositions de parties de jeux de rôles. Il peut être fait référence à des outils permettant de la garantir, mais jamais de ce en quoi cela consiste, autant comme enjeux que comme pratique. Je pense qu’il est important de définir de quoi il s’agit, des enjeux liés, et d’explorer ensuite seulement les outils existants. C’est une manière de comprendre l’usage qui peut être fait de ces outils. Et de comprendre aussi les limites de tel ou tel outil, ce qui fait qu’il ne sera peut-être pas utile dans la situation où on le mobilise, ou pas aussi efficace qu’un autre.

Garantir la sécurité émotionnelle de quelqu’un, c’est poser une série d’hypothèses (qui permettent incidemment de cerner ce dont il s’agit) :

1) Nous allons vivre ensemble, au cours d’une activité librement consentie et limitée dans le temps, des émotions potentiellement très fortes, plaisantes et déplaisantes.

2) Ces émotions font partie du plaisir que nous prenons à nous réunir, il n’est donc pas question de les bannir.

3) Nous sommes collectivement responsables de l’émergence de ces émotions et de la manière dont elles seront perçues et traitées.

4) Il peut arriver que ces émotions soient trop intenses ou prennent une tournure non voulue par l’une au moins des personnes : il est alors nécessaire de « redescendre » pour ne pas maintenir cette personne dans une situation qui lui est désagréable.

5) Personne n’étant télépathe, il faut un ou des moyens permettant de savoir ou de comprendre que les limites d’une des personnes au moins ont été franchies ou sont sur le point d’être franchies.

Garantir la sécurité émotionnelle de quelqu’un ne consiste certainement pas à ne parler que de thèmes légers (c’est par ailleurs parfaitement possible, mais sans rapport avec cet objectif). Il existe quantité de raisons de vouloir aller sur des thèmes subjectivement durs, qui rejoignent assez le visionnage d’un film. Les films d’horreur plaisent parce qu’avoir peur, être stressé ou dégouté sont des émotions que l’on peut rechercher dans une certaine mesure, lorsqu’on se sent malgré tout en sécurité. Lorsque l’on regarde un film, la sécurité émotionnelle est simple à garantir : il suffit de mettre le film en pause ou de quitter la pièce pour que le film disparaisse et « redevienne un film ». Dans des cas limites, ça peut ne pas suffire (réveil ou mise en place d’un traumatisme), et c’est à cela que servent des indicateurs comme l’âge minimum conseillé (ou le PEGI pour les jeux vidéos), le synopsis et le genre, voire l’affiche du film et le nom du réalisateur (ne regardez pas un film de David Cronenberg si les gros plans organiques vous mettent mal à l’aise). C’est aussi à cela que sert la présence rassurante de quelqu’un à notre côté (parent, compagne, grand frère…).

Il est donc possible d’aller chercher dans une séance de jeu de rôles des thèmes qui vont nous mettre mal à l’aise, pour peu que le cadre soit suffisamment rassurant et qu’on se sente prêt-e à y aller. C’est important de le préciser, parce que j’ai l’impression que pour beaucoup de gens, parler de sécurité émotionnelle amène immédiatement l’idée que l’on est une petite chose fragile qui va tomber en position fœtale dès qu’il sera question de mettre une claque à quelqu’un ou de l’insulter. C’est complètement faux, et cette idée est véhiculée par des gens qui refusent ostensiblement de s’intéresser à cette question et qui trouvent là un épouvantail : un procédé rhétorique de déformation de l’opinion d’autrui visant à la ridiculiser et la rendre indéfendable.

Les mentions, dans des propositions de parties, d’expressions virilistes telles que « pour public averti » sans explication de ce sur quoi devrait porter l’avertissement, « personnes psychologiquement solides uniquement » ou encore « ce n’est pas un jeu pour les fragiles », sont des catastrophes méprisantes qui véhiculent l’idée fausse qu’il y aurait des durs capables d’encaisser n’importe quoi, et les autres, condamné-e-s à My little poney, Numenera, ou à la rigueur à Dragonlance avec une liste longue comme le bras de sujets interdits de cité. Des jeux contre lesquels je n’ai aucun grief, et sur lesquels je suis par ailleurs persuadé qu’on peut mettre un « gros dur » mal à l’aise parce qu’il se sera encore moins posé de questions sur ses limites que dans Cthulhu ou Les ombres d’Esteren (deux jeux de mise en scène de l’horreur et des désordres psychologiques), et se sera encore moins attendu à être traversé par des émotions fortes.

Par ailleurs, ne pas tenir compte de la sécurité affective d’autrui ne finit pas nécessairement avec des pleurs. La situation peut agacer, renfermer, mettre en colère… Ces émotions agissent pour nous protéger. Si cette colère, agacement, recul... s’exerce non pas contre un personnage ou une situation « en jeu », mais contre la personne qui la fait émerger, vivre ou persister, vous êtes probablement dans une situation « sur la brèche » en terme de sécurité émotionnelle. Quoi que vous pensiez de votre capacité à « encaisser ». Et d’ailleurs, sauf à vous prouver quelque chose, l’enjeu d’une séance agréable ne consiste pas à « encaisser », mais au contraire à vous laisser traverser par de telles émotions. Encaisser une émotion, c’est déjà refuser de la vivre, et donc se mettre dans une situation malsaine.

Nos limites ne sont pas nécessairement des thèmes culturellement douloureux ou malsains. Des listes de « trigger warnings » plus ou moins exhaustives se trouvent sur Internet(merci Stout de m’avoir partagé la tienne), et vous pourrez remarquer en tombant sur ces listes qu’y figurent des objets insoupçonnés (présence ou mention d’oiseaux, mise en scène d’une blessure touchant aux yeux…), ajoutés suite à des demandes de mention de la part de personnes que ces thèmes dérangent. Il me semble que c’est plus ou moins peine perdue de vouloir tendre à l’exhaustivité. En revanche il est tout de même très utile de s’informer sur les limites connues des un-e-s et des autres. Pour les limites inconnues, hé bien c’est comme les allergies : c’est en y étant confronté que l’on remarque le problème. On n’anticipe donc pas cette catégorie de déclencheurs en tentant de les deviner, mais en mettant en place les conditions de leur effacement rapide de la scène.

Sur l’autre versant

La sécurité émotionnelle recouvre deux sujets, en fait, et bien souvent on ne pense qu’au premier, celui par lequel j’ai commencé : les thèmes que l’on va aborder. Cette sécurité passe également par la manière dont on (en) parle.

La citation de Pierre Desproges sur l’humour est connue, son sens un peu moins : « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde » signifie qu’on peut apprécier une blague raciste même en n’étant pas raciste, à une condition impérative : que l’on soit persuadé que l’audience de la blague soit également non-raciste. Autrement, c’est le malaise : la blague qui pour moi sert à moquer la bêtise des racistes va peut-être faire rire quelqu’un au premier degré… Desproges veut dire qu’il rit d’une blague raciste lancée par un maghrébin, mais pas par un militant Front National. Parce que dans le premier cas, le sujet de moquerie est le raciste (on se moque de sa bêtise et du fait qu’il trouve ça drôle, c’est du méta-humour si vous voulez), dans l’autre le sujet de moquerie est le racisé.

Toutes proportions gardées, c’est la même dynamique en jeu de rôle. Si je me dévoile, si j’accepte d’aller sur un terrain sensible pour moi (la mort, la violence, la mise en scène d'une part de moi-même, les oppressions systémiques…) j’ai besoin d’une certitude : que les réactions et les perceptions soient bienveillantes en intention, notamment au niveau de la dissociation personne/personnage. Or en jeu de rôles virtuel (et c’est aussi vrai en club ou en convention) on ne se connaît pas toujours. Donc on peut blesser ou mettre mal à l’aise sans le vouloir.

L’humour, les énoncés politiques, le niveau de langage sont des moyens de se situer socialement. Ils peuvent faire connivence, mais aussi exclure. Il y a quantité d’autres aspects qui peuvent renforcer ou affaiblir cette sécurité affective. Parce que je ne sais pas qui est en face de moi, son parcours, ses sensibilités (politiques, esthétiques, affectives).

Tout ça pour dire que la sécurité émotionnelle passe donc par ce dont on parle, mais aussi par la manière dont on (en) parle :

• Se faire tout le temps couper la parole,
• Communiquer essentiellement par sarcasmes,
• Minimiser les préoccupations ou les inquiétudes méta d’autrui,
• Utiliser un jargon anglophone alors qu’une personne a toujours utilisé ce système de règles en français,
• Décréter que ce qui s’est passé pour autrui une heure avant le début de la partie ne devrait pas l’affecter,
• Mettre en scène dans le scénario les convictions politiques d’autrui dans une situation qui les ridiculise ou les travestisse
• Pratiquer un humour oppressif entre gens pas concernés : de l’humour raciste entre blanc, sexiste entre hommes…
• …ou considérer que la présence d’une femme ou qu’un-e racisé-e offre la caution permettant de « rire de tout ».

Ce dont je parle ici est affaire de posture, d’empathie et de communication. Ces exemples n’ont rien (ou très peu) à voir avec les thèmes abordés durant la partie. D’ailleurs, généralement, les « outils » de gestion de la sécurité affective n’évoquent pas ces aspects-là et se concentrent sur la question des thèmes. Parce que c’est plus facile à traiter. Le thème est un objet identifiable, précis. Les problèmes liés à la communication et à la posture ne peuvent se « résoudre » à l’aide d’outils pré-conçus. Et encore moins quand on n’a pas une idée très précise de l’usage et des limites de l’outil, ni du fait que la forme (la façon de parler) compte autant que le fond (ce dont on parle).

Qu’est-ce qu’un outil ?

D’une manière générale, lorsque l’on parle d’outils abstraits (comme le brainstorming, le tour de parole, la carte X ou l’écoute active, par opposition à des outils physiques comme le fil à linge, la voiture ou le couteau de cuisine) il y a deux implicites :

1) Je sais me servir de cet outil en lisant sa description ou en écoutant quelqu’un en parler trente secondes. Il n’y a rien de plus faux, et l’exemple de la voiture devrait suffire à vous convaincre. La simplicité apparente d’un outil est souvent un piège, et si j’imagine que tout adulte sait par quel bout tenir un couteau de cuisine, je doute que hacher des oignons à la vitesse d’un-e chef-fe ou affûter soit aussi facile sans entraînement (observation d’un-e professionnel-le, documentation importante, exercices…). De la même façon, le brainstorming a l’air d’un outil simple mais c’est en fait un piège et pour être correctement utilisé (permettre des associations d’idées spontanées) il demande une technique d’animation particulière qui ne consiste pas simplement à attraper un stylo et énoncer « dites ce qui vous passe par la tête ».

C’est exactement la même chose pour les outils de gestion de la sécurité émotionnelle. C’est même pire, en fait, puisque d’une part un couteau de cuisine ou un brainstorming sont des outils utilisés couramment : l’entraînement et les corrections de posture et d’usage peuvent venir au cours du temps ; d’autre part, en restant prudent il n’y a aucune raison de se blesser ou de blesser autrui avec l’un ou l’autre, et quand bien même cela arrive, on s’en rend généralement compte.

Les outils de gestion de la sécurité émotionnelle sont pour partie des outils d’urgence qui, si tout se passe bien, ne sont pas utilisés, et s’ils sont mal employés, vont empirer le mal. Il y a une raison évidente pour laquelle on s’entraîne et on recycle ses gestes de secourisme (si ce n’est pas votre cas, vous devriez) : en situation de stress, on perd d’autant plus ses moyens que les « gestes » appropriés (physiques ou mentaux) ne sont pas des automatismes.

Toutes proportions gardées, cette même raison devrait nous inciter à nous entraîner et à « recycler » notre usage des outils de sécurité émotionnelle que l’on choisit d’employer ou de prévoir d’employer. Et à défaut, à nous assurer de leur pertinence et de leur capacité à répondre aux problèmes que l’on souhaite traiter ou éviter. C’est ce que nous verrons plus loin.

Par ailleurs, l’autre catégorie d’outils de gestion de la sécurité émotionnelle, si je file la métaphore du secourisme, sont des équipements et précautions de sécurité qui évitent d’avoir à recourir aux gestes de secourisme si on les utilise. Mettre sa ceinture de sécurité, ralentir aux intersections, changer ses plaquettes de freins avant de freiner sur le moyeu… Pour ces outils-la, la problématique ne consiste pas à être prêt à y recourir lorsque c’est nécessaire mais à les utiliser correctement en début de séance ou en « fond de tâche », et à y faire référence pour rappeler leur présence et leur utilité.

2) Si l’outil est catégorisé comme répondant à la problématique, il est fait pour ça. Là aussi c’est faux, ou pour être précis ce n’est pas toujours vrai. Un couteau de cuisine peut servir à hacher ou ciseler des herbes (parce qu’il coupe), mais est-ce que des ciseaux de cuisine ou une demi-lune ne feraient pas mieux l’affaire ? Une voiture sert à se déplacer, mais pour aller à 800km en arrivant reposé est-ce que le TGV ne serait pas une meilleure option ? Si j’ai des chemins de terre pentus à parcourir, est-ce qu’une voiture à quatre roues motrices ne serait pas plus pratique que ma Twingo essence avec ses pneus de série ?

Moins je suis familier avec le problème à résoudre et avec les solutions à ma disposition, et plus je vais devoir faire confiance à autrui pour le choix de mon outil. « Faire confiance à autrui » peut prendre de nombreuses formes : un-e ami-e me l’a recommandé, je l’ai vu cité à plusieurs reprises dans une conversation, je ne sais pas qu’il en existe d’autres ni où les chercher ou en tout cas cette recherche ne rentre pas dans mon arsenal de pratiques, je vais aller vers une marque/modèle/concepteur que je connais plutôt qu’un-e inconnu-e, sa démonstration m’a plu … Les dynamiques psychologiques du marketing fonctionnent à plein dans la situation qui nous préoccupe, bien que John Stavropoulos ne perçoive pas un centime lorsque quelqu’un utilise la carte X.

Le choix d’un outil adapté à une situation que l’on connaît mal est généralement quelque chose auquel on ne prête pas beaucoup d’attention. On peut manquer de temps, de motivation et d’outils cognitifs pour analyser la situation qu’on souhaite éviter ou traiter, ou pour valider l’utilité de l’outil dans ce cadre, voire plus simplement on n’a jamais rencontré la situation qu’on cherche à empêcher (le malaise d’un-e participant-e dans une séance de jeu de rôle) et il nous manque donc l’expérience intime de la chose.

Si cela vous paraît exagéré, transposez-vous dans la situation de devoir choisir entre une scie circulaire thermique, une scie égoïne manuelle, une scie sabre électrique ou une scie sauteuse électroportative, avec comme seule indication que vous avez du bois à couper (vous n’avez bien entendu jamais manipulé ce matériel ni coupé de bois). Il va se passer que vous allez choisir votre matériel sur des critères hasardeux, et vous rendre compte à l’usage (et c’est ça qui est important : à l’usage) que vous avez fait un mauvais choix pour telle et telle raison. Si le magasin vous propose de tester les quatre outils pendant une semaine avant de faire votre choix définitif, vous allez l’adorer. L’expérience des autres, c’est le peigne des chauves.

Du bon usage de l’outil, ou se poser les bonnes questions

Ma certitude, c’est que s’il y a peut-être de mauvais outils de sécurité émotionnelle (une question qui ne m’intéresse pas vraiment, disons-le franchement), il y a surtout des outils pas adaptés aux personnes autour de la table, aux postures, aux situations rencontrées et/ou aux problèmes que l’on cherche à résoudre ou éviter. Et pour choisir (ou concevoir) l’outil adapté, il faut donc en premier lieu cerner ces différents paramètres, qui peuvent se synthétiser dans la question suivante : que cherchons-nous précisément à provoquer ou empêcher, comment et pour quelle raison ? Au risque de se retrouver avec une scie sabre électroportative pour découper des planches d’ébène en atelier (au cas où vous vous posez la question : c’est pas du tout adapté).

Et plutôt que de rentrer dans un inventaire abstrait et jamais exhaustif des situations possibles, je vous propose plutôt de partir d’outils (certains connus, d’autres pas) et expliquer ce qu’ils permettent et ce qu’ils ne permettent pas. Pour ce faire, une série de critères est présentée juste en-dessous (parce que classer et analyser dans l’absolu n’a pas beaucoup d’intérêt, je trouve). Je ne vais pas décrire ces outils : vous trouverez un lien qui le fera mieux que moi, et mon intention n’est pas de dresser un inventaire qui, par expérience de la chose, finit souvent en catalogue.

Il serait d’ailleurs dommage de considérer cette liste comme un catalogue dans lequel piocher, car encore une fois l’enjeu n’est pas tant de préférer tel outil plutôt que tel autre, mais de savoir à quel(s) problème(s) je suis confronté ou le(s)quel(s) je souhaite éviter, pour choisir au mieux, voire pour bricoler l’outil qui me paraît adéquat (soit en partant de vos problèmes soit d’une proposition existante).

Les retours de meneurs et meneuses font souvent état de la difficulté pour les joueurs et joueuses de s’emparer de l’outil choisi par lui-elle. Pour les tables régulières, le choix collectif ou même la conception collective ad hoc d’un outil est probablement la meilleure manière de s’en emparer. On entre alors dans d’autres problématiques, notamment la difficulté à faire saisir l’enjeu de la sécurité émotionnelle. C’est l’occasion de leur faire lire cet article. Comme toute problématique de groupe, il est bien plus évident de la traiter lorsque toutes les personnes présentes s’en sentent en pratique responsable (par opposition à une responsabilité en intention mais dénuée de moyens, qui provoque plutôt désengagement et culpabilité).

Des critères d’analyse

Moment : est-ce que l’outil s’utilise avant la séance ou pendant la séance ?
Anonymat : est-ce que l’outil contraint la personne mal à l’aise à s’exposer davantage et à le signaler ? Je ne considérerai ici que le cas des parties de jeu de rôles en ligne.
Discussion : est-ce que l’outil permet, favorise ou ferme la discussion sur ce qui provoque un malaise ? Il est entendu qu’en fin de séance, en inter-séance ou en début de séance suivante il est toujours possible de discuter de l’usage d’un outil. Le sujet ici est la discussion dans l’instant du recours à l’outil.
Interruption : est-ce que l’outil interrompt la partie ou coupe court à la scène ? Je distingue ici le cas où l’on met fin à la scène et celui où l’on se contente de passer l’aspect problématique en poursuivant la scène, ce qui est une interruption légère (il faut tout de même que les personnes impliquées réajustent leur jeu).

tableau synthétique de quelques outils connus de gestion de la sécurité émotionnelle en jdr

A propos du « trigger »

Il y a une distinction utile à remarquer entre « trigger warning » et « content warning » (qu’on peut respectivement traduire par « déclencheur traumatique » et « contenu problématique »). Le premier terme concerne des objets, situations ou thèmes qui vont mettre la personne concernée dans un état de tétanie, sidération, pleurs… Bref quelque chose de grave et qui, dans le meilleur des cas, nécessitera un arrêt de la partie, et dans le pire des cas un passage par les urgences psychiatriques. Ce cas est rare mais dangereux (comme un accident de la route).

Le second terme concerne des objets, situations ou thèmes malaisants, qu’on aurait préféré s’épargner dans le cadre de la pratique d’un loisir et qui, dans le pire des cas, nous laisseront une sensation désagréable. Ce cas est lui relativement fréquent, mais sans danger (comme se faire couper la priorité).

Je trouve utile de rappeler que dans le contexte d’une pratique de loisir du jeu de rôle, il est beaucoup plus probable de jouer avec des gens qui vont vous avertir de contenus problématiques que de déclencheurs traumatiques, si toutefois vous leur autorisez cette distinction.

Le fait est que l’expression « trigger warning » est très répandue, même en langue française. L’emploi fréquent concerne un avertissement relatif à un contenu multimédia violent (en précisant ce sur quoi porte la violence, afin que les personnes mal à l’aise avec ce type de contenu ne soient pas surprises ou puissent l’éviter). Les listes et formulaires qui s’emparent de ce sujet (et pas uniquement en jeu de rôles) prévoient, dans toutes celles que j’ai eu entre les mains, une gradation qui reprend au minimum cette distinction entre « dérangeant » et « hors de question » (qu’on retrouve d’ailleurs aussi dans l’outil « lignes et voiles »). On peut d’ailleurs, sur le principe des « glimmers », imaginer une liste qui présente aussi la possibilité de préciser que l’on apprécie particulièrement tel ou tel type de contenu. Les « check lists » en BDSM fonctionnent exactement sur ce principe.

Autant je trouve la distinction entre « trigger » et « content » conceptuellement utile, autant je ne trouve pas pertinent de l’opérer dans le cadre du choix et du nom d’un outil de gestion de sécurité émotionnelle en jeu de rôles : elle a bien plus sa place dans l’outil lui-même au niveau de la nuance qu’on apporte à une entrée donnée de la liste (par exemple « ok si on n’insiste pas lourdement », ou « pas si ça concerne des enfants »). Proposer à votre table de multiples outils va disperser la concentration et la motivation des personnes à s’en saisir, tout comme elle rendra plus compliquée le traitement de ces outils.

Cette distinction a un autre intérêt, politique celui-ci : elle rappelle si besoin est que s’intéresser à la sécurité émotionnelle d’autrui en jeu de rôles n’implique pas que l’on joue nécessairement avec des traumatisé-e-s de guerre, des multi-phobiques et des personnes à fleur de peau que la moindre évocation d’une situation un tant soi peu dérangeante va briser. Dans la plupart des cas, il s’agit avant tout d’éviter de mettre mal à l’aise, rien de plus. Ce qui est, rappelons-le, l’objet d’un outil de gestion de la sécurité émotionnelle, et plus généralement, l’un des buts d’une activité de loisir. J’irais même jusqu’à dire que c’est de la courtoisie la plus élémentaire dont il s’agit. Une courtoisie qui ne peut pas se réduire à une intention.

La sécurité émotionnelle : des outils ou des postures ?

Il est utile de rappeler que prendre soin d’autrui n’est pas et ne peut pas se réduire à une intention, aussi sincère soit-elle, ni à la présence rassurante d’un « quelque chose » dont on ne sait pas quoi faire (pensez au triangle de signalisation dans la voiture, posé cinq mètres derrière le véhicule accidenté et qu’on remarque généralement après le dit véhicule lorsque l’on est à pleine vitesse).

Un outillage conceptuel et méthodologique est nécessaire pour traduire cette intention en actes. Comprendre les enjeux, construire ou choisir (en connaissance de cause) des modalités d’interventions adaptées à ces enjeux me paraît être indispensable pour ne pas se retrouver en situation d’échec, dont le malaise d’autrui va intensifier la culpabilité. Les bourrins sans empathie sont au moins cohérents dans leur rejet de tels outils puisqu’ils ne culpabiliseront pas de ne pas les avoir employés (la rhétorique des « forts » et des « fragiles » permet de culpabiliser les victimes).

Cet outillage, en dépit du mot lui-même, ne peut pas se réduire à une liste de choses à faire ou à sortir au bon moment, quand bien même on maîtriserait assez bien les dites choses. C’est aussi affaire de posture : comment je me comporte, comment j’agis, comment je pense.

D’une manière générale, je rends plus facile l’expression de difficultés ou de malaises si je crée un environnement accueillant pour l’expression des émotions (toujours cette histoire d’intention et de pratique : décréter en début de campagne qu’on « peut en parler » sans rien proposer pendant des mois est contradictoire). Mais ce climat offre également l’occasion de parler positivement des émotions traversées pendant la séance. En tant que meneur, c’est avec un plaisir satisfait que j’entends mes joueurs et joueuses me renvoyer que l’ascenseur émotionnel a été intense et bien vécu. C’est une manière de me dire « continue, j’aime ce que tu me proposes ». Et c’est à la fois plus sincère et plus profond que « oui, j’ai aimé la séance ».

Dans les pratiques permettant de garantir la sécurité émotionnelle, il serait de bon goût de citer des postures qui, pour le pire ou pour le meilleur, peuvent prendre des années avant d’être fluides (à cause de la déconstruction nécessaire). Elles ont l’immense intérêt de ne pas du tout se réduire au jeu de rôle et rendront la vie de vos proches plus agréable (on dirait vraiment un argumentaire de téléachat, n’est-ce pas ?).

La communication empathique ou communication non-violente. Formalisée par Marshall Rosenberg que la traduction et le décalage culturel France-USA ne rendent pas très accessible (préférez les ressources du Mouvement pour une Alternative Non-violente ou de l’Institut de Recherche sur la Résolution Non-violente des Conflits). Il s’agit d’une forme de dialogue qui est l’exact inverse d’un « débat » télévisé : on écoute et on parle non pas pour avoir raison, mais pour comprendre autrui. Marche beaucoup mieux lorsque la posture est réciproque, pour une question de charge mentale partagée.

Sensibilité au féminisme, au racisme, aux oppressions en général et à l’intersectionnalité (croisement des oppressions). Autour d’une table de jeu de rôle, cela passe par des choses aussi simples que de ne pas invisibiliser les femmes dans une parole au motif éculé qu’en grammaire, « le masculin l’emporte sur le féminin ». S’il y a une joueuse à votre table, elle appréciera assurément que vous mentionniez « les joueurs et joueuses ».

Ne pas couper la parole. Le manque de repères visuels et la latence des voix retransmises par les logiciels de discussion favorise les prises de parole en même temps. L’excitation d’une situation intéressante ou intrigante renforce encore cet aspect. Ici, l’auto-discipline est reine, mais un simple décompte de qui coupe la parole à qui et combien de fois par séance peut aider à mesurer plus finement le problème. Tant que vous y êtes, comptez aussi le temps de parole de chaque personne. Vous ne pouvez et ne devez pas obliger quelqu’un à parler plus, par contre vous pouvez inciter quelqu’un à parler moins, à laisser exister des silences (accueillir et vivre positivement un silence s’apprend). Sur Google Play, il existe une appli appelée « Contrôle du temps de parole v2 » qui vous rendra ce service.

Remerciements et relectures

Agripine et ma compagne m’ont fait de nombreux retours de fond et de forme, je les remercie pour le temps qu’elles y ont consacré.

Ressources

Lignes et voiles : https://ptgptb.fr/que-veulent-dire-lignes-et-voiles
Glimmers ou déclencheurs positifs : http://pix.toile-libre.org/upload/original/1606068955.jpg
Trigger warnings ou déclencheurs traumatiques : https://cjoint.com/c/JkwspjVRqqa
Séance zéro ou briefing : https://www.cestpasdujdr.fr/se-briefer-avant-un-jeu-de-role/
Contrat social ou contrat ludique : http://lauroliste.fr/jdr/le-contrat-social/
Vraiment vraiment, safeword ou mot de sécurité : https://www.fedegn.org/ressources/fiches-techniques/277-ft-050-accueil-et-securite-emotionnelle.html(en bas de page)
Carte X ou X-card : https://ptgptb.fr/la-carte-x
Support flower ou consent flower : http://www.gamestogather.org/wp-content/uploads/2017/02/SupportFlower-A5-PrintJ.pdf
Script change : https://briebeau.itch.io/script-change
Fed by emotion : https://aitoyami.itch.io/powered-by-emotion

Pour prolonger la réflexion

Introduction à la sociologie de l’humour : COLOMBI Denis. « L’humour est une chose trop sérieuse… ». Blog Une heure de peine…(17 août 2012). https://uneheuredepeine.blogspot.com/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html
Sur la perméabilité des émotions hors et en jeu : BROSS. « Pervasivité, effet Bleed & cercle magique » Blog Electro-GN (24 septembre 2012). https://www.electro-gn.com/4678-pervasiviteeffetbleedcerclemagique-2
Sur le piège de la pensée par outil : HONOREZ Annick. « L’outil ne fait pas le formateur ». Antipodes, no 177 (11 juin 2007). http://www.iteco.be/antipodes/Metiers-de-la-formation,64/L-outil-ne-fait-pas-le-formateur
Sur la conception collective d’outils comme une manière de résoudre un problème qui se pose au groupe : VERCAUTEREN David. Micropolitiques des groupes : pour une écologie des pratiques collectives. Paris: Les Prairies ordinaires, 2011. http://micropolitiques.collectifs.net/(particulièrement l’entrée « artifices », mais tout est bon dans ce livre malheureusement deux fois épuisé).
Sur les effets politiques du recours abusif à l’argument du « trigger » : HALBERSTAM Jack. « “ tu me fais violence ! ” : la rhétorique néolibérale de la blessure, du danger et du traumatisme ». Vacarme n° 72 (25 juin 2015). https://vacarme.org/article2766.html
Sur la notion de déconstruction : « Qu’est-ce que la déconstruction ? », chaine Youtube Politikon (1er mars 2018). https://www.youtube.com/watch?v=k-I9RoJorY8
Sur la masculinisation de la grammaire comme projet politique : EVAIN Aurore. « Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours ». Sêméion Travaux de sémiologie, n o 6 (février 2008): 53-62. https://www.auroreevain.com/2016/09/25/histoire-d-autrice/
Sur une introduction à la communication non-violente (mais il en existe bien d’autres) : VAN STAPPEN Anne. « Les bases de la Communication NonViolente ». Vidéo (27 juin 2017). https://www.youtube.com/watch?v=TWm81NqpFJM
Sur les outils de sécurité émotionnelle en jeux de rôles : DAVID Coralie et Jérôme Larré. « Utiliser des garde-fous pour les sujets difficiles » in La boite à outils du meneur de jeu. http://www.lapinmarteau.com/jeux-et-accessoires-sortir-de-lauberge-telechargements/
Sur les arguments pour prendre en compte la sécurité émotionnelle en jeux de rôles : AMAUGER Christian. « Sécurité émotionnelle en jeu de rôle ». Blog Ludomancien (9 avril 2019). https://ludomancien.com/securite-emotionnelle-jeu-de-role

Illustration : séance d'escalade à Orpierre, photo personnelle